Deux jours qu’il parcourait les routes poussiéreuses du nord et dans peu de temps il atteindrait les Dents de Lion dont il apercevait déjà les sommets, la région montagneuse du centre du continent. Elle n’appartenait à personne si ce n’est à la nature elle-même. De nombreuses rumeurs couraient sur sa population dite démoniaque. Bien loin d’être sceptique, Lucius ne leur accordait que peu de vraisemblance. Il arriva au sommet d’une petite colline, et se retrouva face à un immense massif montagneux. Les pics de roche noire étaient surmontés de neige immaculée. Il n’aperçut pas la moindre trace de végétation, pas le moindre cours d’eau. Il dévala la pente, pour se retrouver aux pieds de ces géants de pierre. Lucius s’engagea sur la seule voie accessible qu’il repéra, se sentant comme étouffé par toute cette masse de roche.
Les pattes griffues de sa monture soulevaient des nuages de poussière noire alors qu’il s’enfonçait dans l’étroit passage. Au bout de plusieurs heures il déboucha dans une sorte de petite vallée et décida d’établir son camp pour la nuit. Jusqu'à présent, il n’avait rencontré ni entendu aucune trace de vie.
Le feu crépitait encore alors qu’il fermait les yeux. Le sort de répulsion qu’il avait jeté devrait le protéger d’un éventuelle attaque, pourtant il n’était pas tranquille, il se sentait surveillé. Mais le sommeil était plus fort que sa méfiance et en quelques minutes il sombra.
Les chauds rayons du soleil matinal le tirèrent de son sommeil sans rêve. Il inspecta les alentours de ses yeux embrumés. Tout semblait intact. Puis son regard se portant un peu plus loin, il aperçut une masse. En s’approchant il reconnut son draconio. Sa chair avait été entamée par une créature aux crocs immenses. Une seule trace, et pourtant il lui manquait tout un coté du thorax. Lucius sortit une fiole de sa besace, et s’étala le sang qu’elle contenait sur les mains. Celles-ci brillèrent d’une aura bleutée, et il les apposa sur le corps froid de sa monture. La lueur bleue glissa de ses mains pour entourer entièrement le cadavre. Celui-ci se releva, comme si de rien n’était, comme si le fait que son cœur, une partie de ses poumons et sûrement son foie, n’étaient plus là n’avait aucune importance.
Le nécromancien retourna auprès du camp et rassembla ses affaires. En mâchouillant un morceau de viande séchée il se remit en selle, une longue route l’attendait encore.
En un jour il sortit de ce massif montagneux, retrouvant avec plaisir les paysages plats et verts d’Azar. Le palais de Rackim n’était plus qu’à une demi-journée de marche Avec un peu de chance, il arriverait juste à l’heure du repas. Il éperonna son destrier, et chevaucha à vive allure à travers la vallée.
Il savait que l’Elémentaliste l’accueillerait bien, il avait toujours eu beaucoup de respect pour la hiérarchie du conseil, mais il en était autrement concernant son plan. Il savait très bien que c’était une folle entreprise que de vouloir asservir le royaume de Cassandre – ancien territoire des sorciers qui était maintenant aux mains de l’église – Leur armée était colossale, et ils avaient l’appui des Nouveaux Dieux. Mais ils ne pouvaient pas continuer à se terrer sur ce continent maudit, Lucius n’était pas de ceux que l’on peut parquer comme de vulgaires animaux de fermes. Les « chasseurs de sorciers » allaient payer leurs actes, ainsi que le roi Maldor qui avait soutenu ces actes. Tous allaient goûter à son armée à la chair putride, et un nouvel ordre sera instauré. Mais cela dépendait de la décision de Rackim, le destin n’était plus entre ses mains.
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Les tours d’ivoire se détachaient sur le ciel bleu marine. Chaque pierre du château semblait faite à la fois de feu, de pierre et d’eau, brillant de mille reflets, conférant au palais un aspect envoûtant et mystique. C’est ici que vivait Rackim, maître des éléments, fils du vent et de l’eau, frère du feu et de la roche. Alors qu’il mettait pied à terre au niveau de la grande arche de l’entrée du palais, deux guerriers vêtus d’armures blanches marquées du sceau élemental représentant cinq cercles concentriques.
- Notre seigneur et maître vous attend, honorable Lucius.
- Conduisez mon destrier à l’écurie. Inutile de lui servir de quoi manger et boire.
L’un des deux soldats saisit la bride du draconio avec un certain écoeurement.
- Si vous voulez bien me suivre. déclara le deuxième.
Ils s’engagèrent dans les immenses rues pavées qui couraient à l’intérieur de la ville entourant le palais. Ils passèrent devant une auberge, un magasin d’esclaves et divers apothicaires. Les bâtiments étaient tous faits de la même roche que le palais et dégageaient une impression de puissance et d’indestructibilité. La porte d’entrée du palais, immense sculpture de bois ornée d’ivoire, se dessina devant eux. Elle s’ouvrit, laissant à Lucius l’occasion de voir l’immense richesse du lieu. Rackim avait toujours été exubérant. Alors que le Nécromancien accumulait ses richesses dans une pièce secrète du château, l’élémentaliste dépensait sans compter dans la construction de thermes, de résidences dans tous les coins de son royaume, ou même de temples consacrés au culte des Elémentaires. Le maître des lieux vint l’accueillir en personne. C’était un grand homme fluet, au visage efféminé. Ses courts cheveux joliment coiffés lui donnaient un air enfantin. Il portait une veste rouge rehaussée de touches de jaune et de vert, ainsi qu’un pantalon bouffant écarlate. Un sabre pendait à sa taille.
- Lucius ! Mon ami, nous ne vous voyons que trop peu.
Il s’approcha pour lui serrer la main et s’agenouilla devant lui.
- Bienvenue chez moi.
- C’est que la route n’est pas aisée pour parvenir ici. Mais c’est avec plaisir que je vous rends visite.
Rackim le conduisit dans une immense salle à l’intérieur de laquelle se trouvait une table ornée de dizaines de mets différents. L’hôte laissa à son invité le temps de se rassasier et entama la conversation.
- J’ai cru comprendre que votre visite n’est pas seulement une question de courtoisie.
- Il est vrai. Je suis là pour vous demander un service.
- Vous savez que je ne peux rien vous refuser Lucius !
Les deux sorciers se mirent à rire.
- Laissez-moi tout d’abord vous expliquer. Ce n’est pas une demande d’esclaves comme je vous en fais régulièrement. J’aurais besoin de votre armée et de vos pouvoirs.
- Expliquez-moi votre plan.
Lucius exposa tous les détails de ses desseins, et laissa à Rackim le temps de la réflexion. Il bouillait intérieurement, espérant qu’il ne se heurterait pas à un nouveau refus.
- Votre entreprise me parait bien folle, et après vous oserez dire que j’ai la folie des grandeurs.
Un sourire se dessina sur le fin visage de l’homme.
- J’accepte. Mais je dois vous mettre au courant de certaines choses avant.
Le Nécromancien se servit un nouveau verre de vin, et se cala au fond de son fauteuil.
- Je vous écoute.
- Connaissez-vous la prophétie du Dieu Damné ?
Lucius fit non de la tête.
- Elle a été faite par le dernier des dieux anciens, avant qu’il ne périsse. Elle parle d’un homme, qui accompagné de sa horde de bêtes et de morts, marchera sur le monde. Une seule personne pourra se mettre en travers de sa route, une femme. Envoyée des Nouveaux Dieux sur Terre. Elle se nommera Arilia. Et elle est à Cassandre.
Jamais il n’avait entendu cette prophétie. Il n’allait pas se laisser arrêter par une simple femme. Il attendait depuis trop longtemps.
- Tout ceci est ridicule, comment une femme pourrait-elle me défier ?
- Elle est loin d’être une simple femme, Lucius. Une seule arme peut la vaincre. L’Epée des Dieux Damnés, ultime vestige de leur domination. Seul un puissant sorcier possède assez de pouvoir pour en supporter le fardeau.
- Où se trouve-t-elle ?
- Sur une île de l’Océan du Milieu. Une île qui ne se révèlera seulement à la chose qui ne voit pas.
- Ach-Dün. souffla Lucius. Merci Rackim pour m’avoir éclairé. Il va me falloir une cargaison d’esclaves.
- Demain matin mes élémentaires te ramèneront chez toi. En attendant j’ai fait préparer une chambre pour toi. Tu reprendras bien un peu de vin ?
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En à peine une journée, avec l’aide des élémentaires de Rackim, il avait retrouvé sa demeure. La cargaison d’esclaves le suivait de près, et atterrit dans la cour du château. Il avait un travail à accomplir, invoquer ce démon aveugle : Ach-Dün.
Il passa en trombe devant son serviteur, sans lui accorder la moindre importance. Et s’enferma dans son laboratoire. Quelques heures plus tard il se dirigea vers la cage remplie d’esclaves, et s’empara d’une jeune femme, qu’il traîna vers la table en bois sur laquelle il lui lia pieds et mains. D’un geste nonchalant, il lui ouvrit le ventre, alors qu’elle se tordait de douleur, ne pouvant hurler à cause de ses cordes vocales brûlées.
Lucius prononça des incantations dans un langage inconnu et au bout d’un temps qui sembla durer des heures, un nuage de fumée rougeâtre se souleva du sol, où le nécromancien avait tracé des formes étranges au milieu d’un cercle. Une silhouette se dessina dans le nuage et quand toute la brume se dissipa, un petit démon rabougri se tenait à l’intérieur du cercle. Sa peau était grisâtre, et recouverte par endroit de plaques rouges ressemblant à de l’eczéma. Son visage était dépourvu d’œil et de nez : seule une grande bouche, qui prenait pratiquement toute la figure et remplie de crocs pointus entre lesquels dansait une langue rouge, se déforma pour adresser la parole à Lucius.
- Qui dérange le grand Ach-Dün ?
- Je suis Lucius, président du conseil des Sorciers.
- Je sais très bien que ce conseil n’existe plus ! Pourquoi m’as tu appelé ?
- Je cherche l’Epée des Dieux Damnés.
Le démon se frotta le menton de ses mains griffues qui touchaient presque le sol, tellement ses bras étaient long par rapport à son corps ratatiné.
- As-tu mon tribut ? Il passa sa langue sur ses semblants de lèvres.
- Oui.
- Parfait ! déclara le démon en sautillant sur place. Embarque-le sur ton bateau ! Nous appareillons demain !
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A l’aurore, Lucius se tenait sur la côte Ouest de Ziowa. Le petit démon grisâtre s’affairait sur le pont de bateau. C’était une modeste embarcation, le Nécromancien préférant ne pas trop se faire remarquer. L’eau noire fouettait la coque du bateau, semblant vouloir la faire exploser à chaque coup. Le sorcier s’avança sur la passerelle, et se dirigea vers la créature.
- Tout est prêt. siffla-t-elle.
- Parfait. Tachez de ne pas nous perdre.
- Aucun risque, dit-il, semblant presque vexé. Si vous le permettez je me retire dans ma cabine.
Sur ce, il lui tourna le dos et se dirigea d’un pas sûr, malgré sa cécité, vers l’endroit où Lucius avait fait monter la cargaison d’esclaves. D’horribles bruits de succion et de mastication lui parvinrent aux oreilles. Horribles, même pour Lucius qui avait vu nombres d’horreur au cours de sa vie. Le démon sortit quelques heures plus tard. Son ventre était tendu de façon presque indécente, la peau semblant prête à se craquer au moindre geste.
- Aidez-moi à larguer les amarres. Il faut atteindre l’île avant la nuit.
Le bateau finit par partir, découpant les eaux de sa proue effilée. Ach-Dün tenait la barre d’une main sûre. Lucius ne pouvait douter du fait que ce nabot savait ce qu’il faisait. Revenir sur ce bateau lui rappelait les anciennes années, alors qu’il menait encore son armée de morts au combat, découvrant de nouvelles terres et agrandissant ainsi sa puissance et son royaume. Il avait la nostalgie de ses temps anciens, vivement qu’il anéantisse Cassandre, et qu’il puisse retrouver son trône.
- Terre ! hurla le démon. Nous sommes arrivés.
Lucius sortit de sa rêverie et se retrouva nez à nez à une immense falaise qui sortait de mer, s’élevant à plusieurs mètres de hauteur.
- Nous allons accoster plus loin sur une plage. Vous pouvez préparer votre équipement.
- Qui va me mener jusqu'à l’épée ? lui demanda Lucius.
- Ça, je n’en sais rien. Mais en tout cas ce ne sera pas moi. Ach-Dün tordit sa bouche en une sorte de grimace. Je ne poserai jamais une patte ici, aussi griffue soit-elle.